Grande activité ce 9 décembre au Jardin des sculptures à Bois-Guilbert (Seine-Maritime). Ce jour-là, le Dieppois Philippe Hombert, passionné d’automobiles et propriétaire d’une Derby (marque française d’entre-deux-guerres) de 1927, vient récupérer quatre voitures et deux châssis de cette même marque, stockés depuis 30 ans dans l’ancien atelier du château de la famille du sculpteur Jean-Marc de Pas.
Cette exhumation ne se fait pas par hasard. Elle participe à relancer le projet d’un musée dédié à Étienne Hurtrel d’Arboval, inventeur de génie dont la voiture Pégase fête cette année les 100 ans de son immatriculation. Un unique exemplaire sur les quatre construits est encore visible dans le domaine, qui fête pour sa part ses 405 ans cette année. Son propriétaire, Jean-Marc de Pas, petit-fils de l’inventeur, vient de bénéficier de l’aide de la Fondation du patrimoine pour une restauration complète de cette voiture remarquable, avec le lancement d’une souscription.
Restaurées dans un lycée professionnelMais ce projet de musée n’est pas neuf. Il débute dans les années 1990, lorsque Jean-Marc de Pas rencontre « le Rouennais Éric Lepicard, passionné par l’histoire de son oncle Étienne, qui fut le directeur technique de la marque Derby, qui produisait (dans les années 1920 et 1930, NDLR) des voitures en moyenne production et pour la compétition », se souvient le sculpteur. « Il était propriétaire de quatre voitures et deux camions légués par son aïeul, mais manquait de place. Il découvre l’histoire de mon grand-père, qui a créé la marque Pégase. Nous avons alors eu l’intention d’ouvrir un musée commun dans l’ancienne scierie du château de Bois-Guilbert. »
Les véhicules sont alors rassemblés au château, et les deux hommes tentent de faire décoller leur projet. Mais les années passent sans succès. En 2021, la mort d’Éric Lepicard force un nouveau délai, alors que la propriété des véhicules passe à sa veuve, Isabelle, et ses deux filles.
En parallèle, Jean-Marc de Pas est bien occupé par la gestion du domaine de Bois-Guilbert. « Avec l’entretien des bâtiments et du jardin, notre programmation culturelle dynamique, notre fonds de dotation à pérenniser et la serre qui vient de bénéficier de la somme de 120 000 euros de la Mission Bern… Nous nous sommes aperçus avec l’association du Jardin des sculptures que cela faisait beaucoup de choses à gérer », explique-t-il.
La situation se débloque ainsi grâce aux trois héritières, qui acceptent de donner les véhicules à Philippe Hombert et son groupe de collectionneurs dieppois. Leur but est désormais, d’ici 2028, de remettre au moins l’un des modèles sur la route, en partenariat avec le lycée professionnel Émulation Dieppoise.
Quatre prototypes d’avant-gardeJean-Marc de Pas et les bénévoles de son association vont de leur côté se concentrer sur le musée qu’ils aimeraient voir ouvert d’ici 2027. « Il sera dédié à mon grand-père, Étienne Hurtrel d’Arboval, qui a commencé sa carrière chez la société d’aéroplane Esnault-Pelterie en 1909 », développe Jean-Marc De Pas. « C’est pourquoi, avec son frère Bruno, ils ont conçu un planeur qui a décollé devant le château. En même temps, ils ont travaillé sur la conception d’une voiturette. Ils étaient vraiment des pionniers. Mais Bruno a été tué au front en 1918. Seul, Étienne a alors imaginé une gamme complète de motoculteurs, fabriqués à Rouen et expédiés partout en France sous la marque Pégase, en souvenir de leur aventure ailée. Les derniers ont été vendus à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Nous en avons au château un exemplaire de chaque modèle pour le musée, plus tous les documents. »
C’est en parallèle de cette activité agricole que, entre 1919 et 1925, Étienne Hurtrel d’Arboval a cherché à développer une automobile. Ce sera là aussi la Pégase, « légère, en forme de cockpit d’avion ». « Il va en fabriquer quatre prototypes très avant-gardistes, avec des phares tournants, des suspensions modernes et pas des ressorts comme à l’époque, des roues indépendantes, un démarrage par kick et pas par manivelle, ou encore des ailerons futuristes pour le refroidissement du moteur », raconte son petit-fils. « Quatre modèles seront immatriculés, mais, malheureusement un avantage fiscal de l’époque sur les voitures légères sera supprimé par les politiciens. Le projet est alors abandonné. »
Trois exemplaires disparaissent de la circulation, et la seule Pégase survivante restera pendant des décennies sous un abri, servant de jouet aux enfants, « pour faire des voyages imaginaires ». Jusqu’à ce que Jean-Marc de Pas s’en émeuve, en 1977 : « Mon père me l’a donnée. J’avais 15 ans. Quelques années plus tard, avec des amis, nous avons même réussi à redémarrer le moteur. Un moment de joie. Puis elle est restée sans bouger, mais avec toujours dans mon esprit la volonté de la restaurer comme un élément du patrimoine local. »
Cette volonté pourrait bientôt devenir réalité car, 100 ans après l’immatriculation des quatre Pégases, « la Fondation du patrimoine a été sensible à cette aventure », se réjouit Jean-Marc de Pas. Une souscription de 30 000 euros a été lancée pour financer la remise en état de la carrosserie et du moteur. Alors qu’il ne manque que 10 000 euros pour boucler ce projet, « nous envisageons de l’envoyer chez le garagiste spécialisé en 2026. À son retour, elle intégrera le musée ».
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